Guérilla II (Le temps des barbares)

Auteur : Laurent Obertone, France
Edition présentée : RING, France, 2020 – 427 pages
Interview de Laurent Obertone (2019)

Guerilla Le temps des barbares Laurent Obertone

« Guérilla, le temps des barbares » de Laurent Obertone est un roman prospectif qui fait suite à « Guerilla, le jour ou tout s’effondra », sorti en 2016 (revue ici). Il décrit une France déchirée par la guerre civile, ou l’Etat n’existe plus.

1. Structure du roman : 

Le récit est réparti en 110 chapitres assez courts (5 pages chacun au plus), tous débutant par la définition d’ un mot correspondant au thème du chapitre, cela permet de prendre un peu de recul par rapport  à la lecture en cours, comme une respiration avant de replonger en apnée dans cet univers hostile, je trouve. Le tout regroupé dans 4 parties, une par semaine qui suit l’incident à la Courneuve qui a tout déclenché, décrit dans le tome I de Guerilla :

 – Semaine 1 : l’eau
– Semaine 2 : le feu
– Semaine 3 : le vent
– Semaine 4 : l’ether

 

2. Les personnages

On retrouve les mêmes personnages principaux que dans le tome 1, plus un personnage central :

Victor Escard, ancien directeur de la DGSI, qui a eu le courage (ou la folie ?) d’accepter le poste de Ministre des Armées, proposé par ce qui reste de l’Etat, réfugié à Vincennes (non, pas au zoo du même nom, mais dans une forteresse réservée aux cas d’urgence). Il compte bien rétablir l’ordre au sein de ce chaos qu’est devenue la France.

On a le plaisir de découvrir également d’autres personnages, secondaires mais toujours intéressants.

Dans ce chaos, chacun tente de survivre. On suit ici le parcours de personnages aux profils très différents les uns des autres, qui parfois se rencontrent, pour le meilleur et souvent pour le pire :

– Les civils isolés : une famille classique : Alice, Cédric et leur bébé, le Dr Cachet et la psy Eva Lorenzino qui lui sert d’infirmière, Donatien, journaliste soulagé de ne plus avoir  à supporter sa femme qui a tenté de l’endoctriner au très bien vivre-ensemble.  Vincent Gîte, petit fils du Colonel qui a recueillie Guerilla, une petite métisse. Bernard le comptable et Létang, le fermier qui a tué une femme par accident.

– de petites communautés, comme celle du plateau des Glières, ou alors de petits groupes de malfrats.

– Des groupes fortement armés, répartis dans 2 camps :

  • 12 soldats de la Légion Étrangère, menés par le Capitaine Danjou, qui ont décidé de déserter pour mieux servir leur pays.
  • Le califat, une armée de 1000 hommes armés qui attire sans cesse de nouvelles recrues.
3. Le récit (sans spoilers) : 

« Guerilla, le temps des barbares » nous fait vivre ce qui se passe en France au cours du mois qui suit le fameux incident dans une cage d’escalier à la Courneuve. (un policier tue par légitime défense un groupe de jeunes), décrit dans le tome 1.

Au début de ce second tome, la France est toujours au mains des terroristes islamistes. L’action débute à Paris sur la scène de « mécréants » contraints de se jeter dans le vide du haut d’une tour sous la menace d’ Aboubakar le caid. Laurent Obertone ne nous épargne pas les descriptions de corps qui touchent le sol en faisant un bruit de « gobelet écrasé » : On est rassuré, 4 ans après la sortie de Guerilla (le tome 1), Laurent Obertone n’a pas perdu son sens de la formule et des scènes choc !

Le chaos, qui a débuté dans grandes villes,se propage aux villes plus petites : Pillages, meurtres, viols, sabotages des lignes électriques haute tension. les syndicats bloquent les points névralgiques du pays (raffineries, etc). La coupure d’électricité généralisée ne tarde pas  à se produire. Sans électricité, et en plein hiver, le pays est paralysé.

Les foules n’ayant plus d’ennemi tangible  à combattre, l’Etat, ne savaient plus quoi faire dans la rue. « Elles n’ ont plus qu’ à s’entre dévorer », comme le dit joliment Laurent Obertone.

On est curieux de savoir comment Vincent Escard va procéder pour remettre de l’ ordre dans ce foutoir, sachant qu il ne se fait aucune illusion sur la seule façon qu’aura l’humain pour survivre : « Le civilisé, sil veut survivre, doit redevenir un sauvage. C’est quoi, le civilisé ? Un dressage.Du premier au dernier âge.C’est la police, la morale, la société, qui nous empêche de faire ce qu on veut, et dans l’ensemble c’est tuer. Sous la politesse, les sourires, les principes, il y a les mâchoires, le vice et les armes. Il y a ceux qui vont mourir, et ceux qui vont retourner sauvages ».

Le plan d’Escard est de laisser la France finir de s’effondrer avant de repartir  à zéro, pour tout reconstruite et lancer un vent d’ optimisme dans le pays, comme après les 2 guerres mondiales. Il veut  dans l’immédiat cantonner l’armée  à la protection de sites à risques, et laisser le pays se purger de lui-même de ses éléments les plus faibles et les plus dégénérés. Laisser passer l’hiver pour que la purge se termine, grâce au froid, la faim, les violences, les maladies. « Ce pays de brailleurs a besoin d’une leçon, il doit toucher le fond ».

« Guerilla, le temps des barbares » ne nous montre pas comment Escard met en place son plan, mais plutôt comment se déroule la « purge » du pays.

 

4. Les thèmes abordés :

– Comment se débrouillent les individus pour se défendre et se nourrir dans un environnement hostile : vol,  intimidations, meurtre, cannibalisme, exploration des lieux dans l’espoir de trouver des victuailles.

– La méfiance extrême envers l’autre, souvent  à juste titre ici, ou l’Autre peut revêtir une apparence rassurante pour mieux berner ses pairs (et les dépouiller). Méfiance d’ailleurs érigée en règle de sécurité, que ça soit du côté des civils ou des militaires.

– Deux types d’individus : ceux qui se concentrent uniquement sur leur survie, et ceux qui ont un objectif plus ambitieux : la prise de pouvoir : atteindre une cible, conquérir un territoire.

– Dans un environnement ou les lois n’existent plus, à partir de quel moment un humain s’autorise à franchir la limite ultime de la vie en société : le meurtre (pour se défendre, je ne parle pas ici de violence gratuite, présente aussi dans le livre).

– La psychologie des personnages qui se trouvent dans cette situation, en stress intense : plusieurs attitudes sont évoquées par Laurent Obertone : le déni, l’acceptation, la sidération, et brièvement évoqué, ceux qui préfèrent encore mourir plutôt que de tenter de survivre dans ce monde hostile. Certains se sentent libérés d’obligations ou de personnes pesantes présentent dans leur vie d’avant ce cataclysme, et d’autres au contraire, vivent très mal la disparition de leur monde d’avant.

– L’ évolution des personnages tout au long du roman : certains restent  à peu près égaux à eux même du début  à la fin (Danjou, Alice, Cédric, le Colonel, Vincent Gîte). D’autres au contraire, voient leur personnalité se dévoiler ou évoluer fortement (Donatien, métrosexuel qui finit par apprendre à se servir de ses poings, Elina, esclave du Calife : à priori résignée, elle mûrit longuement un plan qu’elle finit par mettre brillamment en action, etc). D’autres sont victimes de traumatismes psychologiques, évoqués implicitement, tels que Lucie.

– La prise de pouvoir sur autrui, par la force ou par la ruse, à tous les niveaux de la pyramide de Maslow (échelle des besoins humains, des plus basiques aux plus évolués).

 

5. Le rythme de l’ intrigue : 

Pas de temps morts dans « Guerilla, le temps des barbares » : l’action est permanente, on est surpris à chaque page. Le livre se lit tout seul malgré ses 400 pages. La construction est très simple mais efficace : chaque chapitre est consacré à un personnage. Les chapitres étant très courts, pas le temps de s’ennuyer.

Les 50 premières pages sont un récapitulatif de ce qui s’est passé dans le tome 1, tant au niveau de l’action que de la société de consommation dans laquelle se déroule Guerilla. Elles m’ ont semblé répétitives et un peu ennuyeuses, car j’ai lu le tome 1 il y a seulement quelques semaines. Ce rappel est toutefois légitime, car les 2 tomes sont sortis à 4 ans d’intervalle. Pour ceux qui avaient lu le tome 1 lors de sa sortie, ce petit rappel sera surement le bienvenu.

Le tome 2 se termine sur de sacrés points d’interrogation au niveau de l’ intrigue, et on attend  avec impatience le tome 3 : Un révélation concernant Vincent Escard, située à peu près  à la moitié du bouquin, fait craindre le pire pour la suite des événements. A quoi va ressembler ce nouvel Etat mis en place par lui ? Vincent Gîte va t’ il s’adoucir un peu au contact de la fillette Guerilla ? (Il ne va tout de même pas la découper en petits morceaux dans la forêt et la boulotter, si ?). Que vont devenir les hommes du 2 eme Rep. de la légion étrangère ? Va t’ on découvrir de nouvelles façon d’utiliser le parpaing ? Le mystère est entier…La suite en septembre 2021 avec la parution du tome 3 de Guerilla.

 

6. Diverses remarques :

Malgré un tableau très sombre de la nature humaine, on trouve tout de même ça et là dans « Guerilla, le temps des barbares » des touches d’espoir et des moments de grâce très poétique, telles que la jeune Lucie qui traverse l’enfer qu’est devenue la ville sur son cheval blanc, et en sort miraculeusement indemne. La main de Dieu, ou une entité supérieure, est également présente par moment.

Obertone a une écriture très visuelle et fluide : il parvient très bien, en imagination, par exemple, à nous faire plonger les doigts dans l’ orbite vide d’un sanglier en train de se décomposer. C’est horrible et en même temps toutes ces scènes un peu gores se posent naturellement dans le récit, car elle sont plausibles, au vu du contexte. La suspension d’incrédulité du lecteur est parfaitement respectée !

Comme dans le premier tome, les terroristes islamistes sont ridiculisés, tout au moins ceux qui sont au plus bas de l’échelle hiérarchique. On comprends vite que les têtes pensantes de cette organisation, comme dans bien d’autres, ne prennent pas de risques avec leur propre vie et envoient au front des individus pas très futés, donc facilement manipulables.

Les personnages de femmes ont été un peu épargnés dans le sens ou Obertone n’a pas crée de vraies « méchantes » : Elles sont au pire faibles mentalement (la psy) ou exaspérantes (Jocelyne, Bibiche) et au mieux courageuses (Alice, Guerilla). Les 2 tomes se terminent en évoquant la petite Guerilla, qui ne semble pas trop affectée par ce monde chaotique. Elle est au fond assez soulagée d’avoir été abandonnée par son père par procuration et ne parle jamais de sa mère, qui l’a conçue avec le meilleur ami de son mari, et qui ne s’en est pas cachée, de façon très cynique. Elle semble représenter le futur qui émergera de ce chaos.

Le nom de l’ illustrateur de la couverture n’apparaît pas dans le livre (comme pour le tome I en édition poche), dommage car il (ou elle) a fait un très bon boulot.

 

MON AVIS :  

« Guerilla, le temps des barbares » est décidément un cran bien au-dessus du tome 1, dont le but n’était que de mettre en place les personnages et le thème principal de Guerilla. Dans le tome 2, on est au coeur du sujet : la phase finale de l’effondrement d’ un système en déliquescence depuis de nombreuses années, et comment l’Humain va en façonner un nouveau.

Seul bémol pour moi  pour ces 2 tomes : la vitesse du déroulement de l’action : Il s’est écoulé seulement 1 mois entre le début du premier tome (avant l’ incident  à la Courneuve qui a tout déclenché), et la fin du second tome (le chaos total). Cela me semble un peu trop rapide, par rapport notamment   à l’évolution psychologique des personnages …

On pourrait résumer ce livre par cette citation de Laurent Obertone : »L’essentiel était de dormir, manger, se soigner, se protéger, entretenir le feu. Et plus rien d’autre n’avait d’importance ». Dans ce contexte, tout ce qui est décrit dans ce bouquin est tout  à fait plausible et est très réaliste : C’est la grande force d’ Obertone, qui s’est suffisamment documenté sur le comportement humain pour avoir su créer un monde certes hostile, mais qui nous semble si familier. On cerne très rapidement la psychologie des personnages, décrite en peu de mots, mais très bien choisis.

C’est un livre assez perturbant dans le sens ou il nous montre notre propre dépendance à l’électricité et à tout ce qui compose le monde moderne. Il incite à se demander quelles sont les petites choses  à mettre en place dans son quotidien si jamais une disruption de cette ampleur – ou même de durée plus courte, comme cela s’est déjà produit –  devait arriver.

Il incite également  à se questionner sur l’influence du monde moderne sur les instincts naturels des humains, indispensables  à sa survie en situation de danger : Serait- on capable de tuer pour se défendre ou défendre les siens en situation de légitime défense et en dernier recours ? Notre -mauvaise- conscience nous paralyserait-elle au point de nous laisser tuer plutôt que de tuer ?

Qu’en est-il de notre propre résistance à des situations de stress intense ?

A la fin de« Guerilla, le temps des barbares » , au fur et  à mesure que les tempéraments de ceux qui ont le plus de pouvoir se dévoilent, on se demande avec un peu d’appréhension si la nouvelle société qui va émerger de ce chaos sera si différente de la précédente, compte tenu de la nature humaine et de l’appétit des Hommes pour le pouvoir…

L’ effondrement du monde décrit ici, tellement proche du nôtre, est la conséquence de compromis mous choisis par le sommet de l’Etat depuis des décennies, par stratégie, uniquement pour conserver son pouvoir. Le manque d’action pour traiter un problème aboutit toujours, à long terme, à des désastres : Toute moisissure dans un fruit, si elle n’est pas retirée rapidement, finit toujours par envahir la totalité de la surface saine…

Laisser un commentaire

Nullam ultricies Sed velit, nec vulputate, Praesent nunc suscipit